L'art comme ressource ?
La musique est-elle une ressource ? De l'alliance magique entre la Gestalt et la création artistique
1. Une question comme point de départ
Tout a commencé par une question, posée avec une simplicité désarmante lors de mon « Calendrier de l'Avent des Liens ». Une participante m'a demandé : « Est-ce que la musique compte comme ressource ? »
Cette question, en apparence si simple, a fait vibrer en moi quelque chose de fondamental, au croisement exact de mes deux mondes. Loin d'être anodine, elle est une porte d'entrée vers un sujet qui me passionne et qui se trouve au cœur même de ma pratique : l'alliance magique entre la thérapie et la création artistique.
Pour y répondre, je ne peux me défaire de qui je suis. Mon regard est double, nourri par deux courants qui ont façonné ma vie. D'un côté, la Gestalt-praticienne certifiée, formée à l'écoute de l'instant présent et des processus intérieurs. De l'autre, la metteure en scène, forte de 30 ans d'expérience sur les plateaux de théâtre, convaincue que c'est par le corps et l'expression que les êtres se révèlent. C'est depuis cette double perspective que je souhaite explorer avec vous pourquoi la musique – et l'art en général – est bien plus qu'une simple ressource.
2. Oui, mille fois oui ! L'Art comme ressource fondamentale
Alors, pour répondre directement à la question : oui, mille fois oui ! La musique est une ressource. Et par extension, toutes les formes d'expression artistique sont des ressources fondamentales pour l'être humain.
Mais qu'entend-on par « ressource » dans l'approche Gestalt ? Une ressource, c'est tout ce qui nous offre du soutien – un concept clé en Gestalt. C'est un appui concret, intérieur ou extérieur, qui nous nourrit, nous ancre, et nous aide à nous réguler pour mieux traverser les défis de la vie. Dans le processus d'alignement que nous explorons en Gestalt, l'étape de l'Appréciation consiste précisément à se connecter consciemment à ses ressources pour changer son état émotionnel. C'est l'acte de porter son attention sur ce qui fait du bien, ce qui donne de la force.
En Gestalt, nous cherchons à « mettre en forme » le ressenti. Dans mes ateliers, je vois cette mise en forme se matérialiser à chaque instant :
- Le Mouvement : pour libérer les tensions accumulées dans le corps et remettre de la fluidité là où ça s'est figé.
- L'Écriture : pour dire ce qui est difficile à verbaliser, donner une forme aux pensées confuses et dialoguer avec son monde intérieur.
- Le Jeu théâtral : pour explorer en sécurité différentes facettes de soi, expérimenter de nouvelles postures et élargir son champ des possibles.
- La Musique : pour se connecter directement à ses émotions, à ses souvenirs, et sentir vibrer en soi l'élan vital, sans passer par le filtre du mental.
3. Le dialogue entre la Gestalt et la Création : quand les mots ne suffisent plus
L'alliance entre la Gestalt et l'art n'est pas un hasard. Elle naît précisément là où les mots, si précieux soient-ils, avouent leurs limites.
Le corps sait avant la tête
La Gestalt-thérapie prend en compte l'être humain dans toutes ses dimensions : corporelle, affective, mentale, spirituelle. Elle accorde une place centrale au corps, que l'on nomme le « corps-ça ». C'est lui qui porte nos sensations, nos émotions brutes, nos mémoires enfouies. Il est le réceptacle de notre histoire vécue. Souvent, notre corps a enregistré des informations bien avant que notre tête ne puisse les analyser ou les mettre en mots. L'art, en nous invitant à bouger, à dessiner, à chanter, n'est pas une simple distraction ; c'est une voie royale pour donner la parole à ce « corps-ça », pour écouter sa sagesse avant que le mental ne vienne la filtrer, la juger ou la taire.
Donner forme à l'invisible
Le mot « Gestalt » vient de l'allemand « gestalten », qui signifie « mettre en forme », « donner une structure ». Le cœur du travail thérapeutique est d'aider une personne à donner une forme à ce qui, en elle, est confus, inachevé, invisible.
Les médiations artistiques sont un outil extraordinaire pour cela. Elles permettent de traduire un ressenti intérieur – une angoisse, une joie, une colère – en une forme extérieure. Ce n'est plus une angoisse abstraite ; c'est une couleur sombre qui s'étale sur la page, un poids que l'on peut littéralement regarder, contourner, transformer. En lui donnant une forme extérieure, on cesse de la subir de l'intérieur. C'est exactement ce que nous faisons en atelier avec la « cartographie corporelle d'une émotion », où l'on dessine sur une silhouette les zones où le ressenti est vivant, en y associant des couleurs, des textures, des mots. L'émotion devient une carte que l'on peut lire ensemble.
Expérimenter dans l'ici et maintenant
La Gestalt se concentre sur l'expérience vécue dans l'instant présent. L'acte de créer est une pratique puissante de l'ici et maintenant. Quand on improvise un mouvement, quand on se laisse absorber par un dessin, quand on joue une scène, on est pleinement présent. On sort des ruminations sur le passé et des angoisses sur le futur pour se reconnecter à ce qui est là, vivant, en nous. Cette présence à l'instant est profondément régulatrice et nous reconnecte à notre élan vital.
4. Mon double regard : comment la metteure en scène nourrit la thérapeute
Ce pont entre l'art et la thérapie, je ne l'ai pas seulement étudié, je l'ai vécu. Mes 30 années passées dans le théâtre et l'éducation populaire ont profondément façonné ma posture de thérapeute. Le plateau m'a appris que c'est en faisant, en vivant les choses dans son corps et en créant ensemble que les êtres se révèlent et se transforment.
Aujourd'hui, ces deux mondes s'enrichissent mutuellement dans ma pratique :
- De la scène à la thérapie : La conscience du corps de l'acteur, l'exploration d'une posture juste, le « comme si » du jeu de rôles : tout cet arsenal de la scène devient, dans le cadre sécurisant du cabinet, un laboratoire pour expérimenter de nouvelles façons d'être au monde.
- De la thérapie à la scène : À l'inverse, l'écoute fine du ressenti, le respect sacré du rythme de chacun, la conscience du lien qui se tisse dans le groupe—ces piliers de la Gestalt—rendent mes accompagnements artistiques plus humains, moins directifs, et profondément respectueux de l'être qui ose se créer.
5. Alors, l'art est-il une ressource ?
Pour revenir à cette question si précieuse, la réponse est claire. L'art est bien plus qu'une ressource parmi d'autres. C'est un langage fondamental de l'être humain, un chemin d'accès direct à notre monde intérieur, une manière de remettre du mouvement, du jeu et de la poésie dans nos vies.
Je vous invite à explorer votre propre créativité. Non pas pour « devenir un artiste » ou produire quelque chose de « beau », mais simplement pour vous rencontrer autrement. Pour vous reconnecter à cette part de vous qui sait, qui sent et qui vibre.
Je vous laisse avec une micro-pratique, un premier pas simple et doux :
« La prochaine fois que vous écoutez une musique qui vous touche, fermez les yeux et demandez-vous simplement : où est-ce que ça vibre dans mon corps ? »
Juste ça. Juste sentir. C'est déjà le début d'un merveilleux dialogue avec vous-même.