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Pouvoir d’agir & société

Psycho-praticienne, neutre ? Vraiment ?

Illustration de visages et d’une boussole, autour de l’éthique, des convictions et de la pluralité des points de vue.

Cette question est en figure pour moi depuis quelque temps.

Une psycho-praticienne doit-elle être neutre ?

Sur le papier, ça paraît assez simple.

Je suis psycho-praticienne. Vous arrivez avec votre histoire, vos convictions, vos croyances, votre manière de voir le monde. Je ne suis pas là pour vous expliquer comment penser, comment aimer, comment vivre, ni pour vérifier votre bulletin de vote avant de vous laisser entrer dans mon cabinet.

Encore heureux.

Je peux parfaitement accompagner quelqu’un dont les opinions sont très différentes des miennes.

Et je dirais même : heureusement !

Parce que c’est aussi pour ça que j’adore mon métier.

Rencontrer des personnes qui ne pensent pas comme moi m’oblige à bouger. À regarder mes propres certitudes. À me demander parfois si ce que je prenais pour une vérité universelle n’était pas juste… mon point de vue.

Bref : remettre encore et encore mon ouvrage sur le métier.

C’est parfois inconfortable.

Mais si je voulais passer mes journées uniquement avec des gens qui pensent exactement comme moi, je n’aurais probablement pas choisi ce métier. J’aurais créé un groupe WhatsApp.

Sauf que…

Il y a une question qui me gratte.

Et elle me gratte de plus en plus fort.

Parce qu’entre :

« Je ne suis pas d’accord avec vous sur la fiscalité »

et :

« Je pense que certaines personnes devraient avoir moins de droits que d’autres »,

il me semble qu’il y a tout de même… un petit espace.

Comment accueillir quelqu’un qui tient délibérément des propos racistes ?

Homophobes ?

Transphobes ?

Misogynes ?

Et jusqu’où va le non-jugement lorsque quelqu’un justifie l’inceste, les violences sexuelles ou les actes sexuels commis sur des enfants ?

Vous pensez peut-être que personne ne dit vraiment ça en 2026.

Malheureusement, si.

Alors que fait la psycho-praticienne ?

Elle claque la porte ?

Elle sort sa pancarte ?

Elle se transforme soudain en procureure ?

Non.

Elle travaille.

Elle essaie de comprendre.

D’où vient cette haine ? Que protège-t-elle ? Quelle peur y a-t-il derrière ? Quelle histoire ? Quelles représentations ? Quelle blessure, parfois ?

Parce qu’une personne qui a besoin de détester à ce point doit probablement beaucoup souffrir.

Et ça, oui, ça m’intéresse comme psycho-praticienne.

Mais attention :

comprendre n’est pas cautionner.

Le non-jugement n’est pas l’absence de limites

Il y a quelque chose qui me gêne profondément dans l’idée qu’être psycho-praticienne nous obligerait à devenir une espèce de créature éthérée, dépourvue de convictions, de valeurs et d’histoire personnelle.

Je ne suis pas un mur beige avec un diplôme accroché dessus.

Je suis un être humain.

Et mon travail consiste précisément à être suffisamment consciente de ce que je suis pour que mes valeurs ne viennent pas coloniser l’espace de l’autre.

Ça, pour moi, c’est essentiel.

Mais cela ne signifie pas que tout se vaut.

D’ailleurs, nous avons collectivement posé quelques limites.

Cela s’appelle notamment la loi.

Soyons précis : toute parole raciste, homophobe, transphobe ou misogyne n’est pas automatiquement une infraction. La liberté d’expression protège aussi des opinions qui peuvent profondément nous heurter.

Mais elle a des limites.

La loi française sanctionne notamment la provocation publique à la discrimination, à la haine ou à la violence en raison de l’origine, de l’appartenance ou non-appartenance à une ethnie, une nation, une prétendue race ou une religion. Elle sanctionne également la provocation à la haine ou à la violence en raison du sexe, de l’orientation sexuelle, de l’identité de genre ou du handicap. Dans les cas prévus par l’article 24 de la loi du 29 juillet 1881, la peine est d’un an d’emprisonnement et de 45 000 euros d’amende, ou de l’une de ces deux peines.

Le Code pénal définit également la discrimination selon de nombreux critères, parmi lesquels l’origine, le sexe, l’orientation sexuelle, l’identité de genre, les opinions politiques ou la religion. Dans les situations prévues par l’article 225-2 — par exemple refuser un bien, un service ou un emploi pour un motif discriminatoire — elle est punie de trois ans d’emprisonnement et de 45 000 euros d’amende.

Quant aux violences sexuelles, à l’inceste et aux actes sexuels commis sur des enfants, nous ne sommes évidemment plus dans un sympathique débat d’opinion à mener autour d’un café.

Nous sommes dans le champ du droit pénal.

Il y a donc une distinction essentielle entre une opinion qui me déplaît, une parole discriminatoire, une incitation à la haine et un acte criminel.

Et heureusement.

Psycho-praticienne, oui. Citoyenne, toujours.

À l’approche de l’élection présidentielle de 2027, vous ne me verrez pas transformer mon cabinet en permanence électorale.

Je ne dirai pas à mes clients pour qui voter.

Je ne veux surtout pas qu’une personne assise face à moi se demande :

« Qu’est-ce qu’Émilie voudrait que je pense ? »

L’espace thérapeutique lui appartient.

Mais faudrait-il en conclure qu’une fois sortie du cabinet je devrais me taire ?

Sur le racisme ? Les droits des femmes ? L’homophobie ? La transphobie ? La santé ? L’éducation ? La culture ? L’écologie ? La politique internationale de mon pays ?

Non.

Ça, je ne sais pas faire.

Et surtout, je n’en ai pas envie.

Parce que je ne suis pas devenue psycho-praticienne hors-sol.

Avant et autour de la thérapie, il y a mon parcours dans l’éducation populaire, le théâtre, la création collective, la transmission. Des années à travailler avec des groupes, à faire circuler la parole, à confronter les points de vue, à créer des espaces où chacun peut prendre sa place.

Et au cœur de tout cela, il y a quelque chose auquel je suis profondément attachée :

l’esprit critique.

Pas « penser comme moi ».

Penser.

Chercher. Douter. Vérifier. Confronter les sources. Entendre un argument qui dérange sans être obligé de l’adopter. Accepter aussi de découvrir qu’on s’est trompé.

Et résister à cette tentation tellement humaine de ne chercher que les informations qui confirment ce que nous pensions déjà.

L’éducation populaire m’a appris cela bien avant la thérapie :

émanciper, ce n’est pas dire aux autres quoi penser. C’est contribuer à ce qu’ils puissent penser par eux-mêmes.

Alors oui : psycho-praticienne.

Et pleinement citoyenne.

Je ne suis pas neutre

Je suis une femme qui approche tranquillement — enfin, plus ou moins tranquillement — de la cinquantaine.

J’ai grandi dans la France des années Mitterrand.

Et oui, je sais : attention, séquence nostalgie.

Rassurez-vous, je ne vais pas vous expliquer que tout était formidable en 1987 et que la solution à nos problèmes contemporains consiste à remettre des épaulettes dans les vestes et Desireless dans les autoradios.

Je sais parfaitement que cette France avait aussi ses violences, ses discriminations, ses hypocrisies et ses laissés-pour-compte.

Mais j’ai grandi avec un certain récit collectif.

Celui de la fraternité entre les peuples.

Bon, la sororité avait encore quelques métros de retard, mais on progressait.

J’ai grandi avec l’idée que l’école devait émanciper.

Que notre système de santé était quelque chose dont nous pouvions être fiers.

Que la culture — au sens artistique du terme — n’était pas un supplément décoratif réservé aux jours où il restait trois euros dans le budget, mais quelque chose qui pouvait nous réunir, nous déplacer, nous ouvrir au monde.

J’ai grandi avec « Touche pas à mon pote ».

Et puis il y a eu 1998.

Une équipe de France dite « black-blanc-beur », championne du monde, et une foule immense sur les Champs-Élysées.

Oui, je sais.

Le racisme n’avait évidemment pas disparu parce que Zidane avait marqué deux buts.

Ce serait pratique, mais les sciences sociales n’ont malheureusement pas encore validé le traitement du racisme par coup de tête dans un ballon.

Et pourtant…

Pendant quelques heures, quelque chose avait été possible.

Un nous.

Alors non, je ne veux pas m’habituer

Je ne veux pas m’habituer à la haine.

Je ne veux pas m’habituer à entendre débattre tranquillement du droit de mes voisins à disposer de leur corps, de leur vie ou de leurs amours comme s’il s’agissait d’une question théorique.

Je ne veux pas m’habituer à la déshumanisation.

Et je refuse aussi cette petite phrase tellement pratique :

« De toute façon, les politiques sont tous les mêmes. »

Pour leur ego ? Bon… je vous laisse débattre.

Mais nous ne votons pas pour choisir notre prochain meilleur ami.

Nous votons notamment pour des programmes.

Alors lisons-les.

Comparons-les.

Regardons ce qu’ils proposent réellement sur l’école, la santé, les libertés publiques, la culture, l’écologie, l’économie, les droits sociaux, l’immigration, les relations internationales.

Rencontrons-nous.

Discutons.

Débattons.

Écoutons-nous, ce serait encore mieux.

Et si parfois on se coupe la parole ?

Bon.

On essaiera de faire mieux la fois suivante.

Parce que si ça chauffe, c’est peut-être aussi qu’il y a là quelque chose qui compte profondément pour nous.

Et les émotions, justement, j’en ai fait mon métier.

Et peut-être que la thérapie commence précisément ici

Entrer en thérapie, ce n’est pas apprendre à penser comme sa psycho-praticienne.

Ce serait même, à mes yeux, un sacré échec thérapeutique.

C’est aller au contact de qui nous sommes vraiment.

Quelles sont mes valeurs ?

Qu’est-ce qui me met tellement en colère ?

Qu’est-ce que je cherche à protéger ?

De quoi ai-je peur ?

Pourquoi ai-je besoin de cet ennemi ?

Qu’est-ce que je projette sur lui ?

Qu’est-ce que sa différence vient menacer chez moi ?

Et parfois :

est-ce que je connais réellement celui que je déteste ?

La thérapie peut nous permettre de rencontrer nos contradictions, nos peurs, nos zones d’ombre.

Elle peut nous aider à donner du sens à nos combats.

Et, peut-être, à retrouver un peu d’empathie pour notre prochain.

Pas à tout accepter.

Pas à tout excuser.

Pas à renoncer à nos désaccords.

Mais à nous rappeler que derrière une opinion, une colère, une peur — et parfois même derrière une haine — il y a un être humain.

Et que c’est précisément avec cet être humain que je travaille.

Alors non.

Je ne suis pas neutre.

Mais dans mon cabinet, je travaille chaque jour à ne pas vous demander de me ressembler.

À vous permettre, au contraire, de savoir un peu mieux qui vous êtes, ce qui compte pour vous et quelle place vous choisissez de prendre dans le monde.

Pas de fatalité

Et c’est probablement pour cela que la chanson Pas de fatalité de Grand Corps Malade me touche autant en ce moment.

Parce qu’elle parle précisément de ce qui m’occupe ici : s’informer, exercer son esprit critique, refuser les informations mensongères, regarder ce qui devient peu à peu acceptable dans le débat public, refuser les discours faciles et choisir de prendre position.

Elle parle aussi de cette fameuse fenêtre d’Overton : ce déplacement progressif des frontières de ce qu’une société considère comme acceptable dans le débat public.

Et elle pose une question qui rejoint exactement celle qui m’a fait écrire cet article :

à quel moment se taire au nom de la neutralité revient-il à laisser faire ?

Je n’ai pas envie de dire aux autres ce qu’ils doivent penser.

Je veux continuer à faire exactement l’inverse : créer des espaces où l’on peut penser, questionner, confronter, vérifier, ressentir, douter et même changer d’avis.

C’est mon héritage de l’éducation populaire.

C’est mon attachement à l’Humanisme.

Et c’est aussi, profondément, ma manière d’être psycho-praticienne.

Dans mon cabinet, je continuerai à travailler pour que mes convictions ne prennent jamais la place des vôtres.

Mais cette exigence professionnelle ne m’oblige pas à devenir silencieuse dans la cité.

Parce qu’il y a des moments où nos valeurs nous demandent aussi de prendre position.

Parce qu’il n’y a justement pas de fatalité.

Et parce que Grand Corps Malade trouve, dans cette chanson, les mots que j’avais envie de mettre au bout de cet article :

« Si on laisse faire maintenant, faudra entrer en résistance. »

Voilà. C’est aussi simple — et aussi inconfortable — que ça.